Attentat dans une fabrique

Tiré du livre"Combattants de la liberté" Edité par la CGT - Paris 1948
Témoignage de Irène GOMER



" C'était en janvier 1942, j'étais intégrée dans la Résistance. Mon responsable de la Commission intersyndicale juive m'informa :
- Il y a deux ateliers de fourrure qui travaillent pour les allemands, tu devrais entrer dans ces ateliers et y organiser un sabotage.
Quelques jours après, je travaillais dans l'atelier de A. L'atelier s'était agrandi : y arrivaient des ouvriers , pour la plupart des jeunes de seize à dix-huit ans. Les allemands exigeaient de plus en plus de marchandises car ils souffraient du froid en Russie. Les soldats allemands ne pouvaient pas combattre sans vêtements chauds…
Le fabricant juif ne voyait qu'une chose : " Affaires , on peut gagner
beaucoup
d'argent ".

Les deux premières semaines, nous avons travaillé intensément pour gagner la confiance du patron. Je parlais prudemment avec chaque ouvrier séparément et j'étais émerveillée de la compréhension et de l'esprit de sacrifice de ces jeunes juifs. Nous étions organisés de manière exemplaire et nous attendions la première occasion d'arrêter le travail. Nous avons commencer par une grève. Nous demandions des augmentations de salaire et la semaine de 40 heures. Le patron criait et menaçait de nous dénoncer. Rien n'y fit.
Après deux semaines de grève, il fut obligé, grâce à l'aide du syndicat ouvrier illégal de satisfaire nos revendications. Nous avions doublement gagné : nos revendications étaient satisfaites et pendant quinze jours l'atelier n'avait pas travaillé pour les Allemands.
Bien que nous ayions travaillé aux pièces, nous avions travaillé le moins possible mais nous pensions que c'était encore trop. Il fallait " liquider " la fabrication qui travaillait pour l'armée nazie.

Deux jours plus tard, lorsque je suis revenue de déjeuner, la petite fille du patron qui avait huit ans a couru vers moi en criant :
-L'atelier a brûlé. Les machines et les marchandises sont dans la cour.
Surprise, je suis entrée dans la cour et j'ai vu ce " désastre ".
Je suis allée chez le patron, désolée. J'ai fait un gros effort pour ne pas trahir ma joie. J'ai exprimé mon regret au nom du personnel, " qui se sentait brisé par ce malheur "… Mais qui avait exécuté ce merveilleux acte de sabotage ? Nous, les ouvriers, nous échangions des regards mais aucun de nous ne revendiquait l'action.

Ce n'est que plus tard que j'ai appris que c'était l'œuvre d'un ouvrier de dix- sept ans de notre atelier, Henri, qui était du quartier du Marais. Une telle discrétion était admirable. Pour ne pas être soupçonnés, nous avons aidé à nettoyer l'atelier et transporté les machines dans l'appartement du patron.
- Malgré les ennemis ( c'est à dire les FTP ) , le travail reprendra demain. Le lendemain, deux machines fonctionnaient. Les moteurs vrombissaient mais les peaux étaient brûlées. Notre satisfaction était grande de cette perte pour les Allemands.
Le lendemain , nous apprenions que Henri avait été arrêté lors d'une action .



Irène Gomer , ouvrière dans la fourrure est l'une des fondatrice du Théâtre ouvrier avant la guerre. Pendant la guerre, elle est membre de la Commission de la fourrure avec Schloime Grzywacsz, Willy Schapiro et Ch. Gilbert. Elle participe aux actes de sabotage et à la diffusion de la presse clandestine. Arrêtée en mars 1943 , elle est déportée à Auschwitz, d'où elle est revenue.

 

 

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