Un résistant de 13 ans

Marcel Fraiche est le fils du professeur d'anglais Georges Fraiche qui enseignait à
Bordeaux
depuis 1916. Il travaillait à faire passer en Espagne les aviateurs alliés abattus au cours de leurs raids sur les objectifs ennemis. Il avait pour camarade M. Dulou, directeur d'école à Villenave d'Ornon, dans la banlieue de Bordeaux, qui fut déporté avec bien d'autres à la suite d'une trahison qui eut dans la région un grand retentissement.

Marcel Fraiche témoigne :

"Je n'avais que 13 ans en 1942 , mais j'allais porter des vivres et des livres aux aviateurs cachés dans la cave de l'école, occupée par les Allemands. C'était pour moi plus un jeu qu'autre chose. Parlant couramment anglais, je pouvais me rendre utile."

J'étais au lycée Montaigne, à Bordeaux, en classe de 4 ème.J'avais pour camarade
le fils de M. Dulou. Moi on m'appelait "l'englishe", ce qui me déplaisait beaucoup
car j'avais l'impression de ne pas être comme les autres.
Un jour , mon copain vient me trouver et me raconte qu'il y a des aviateurs anglais
et américains chez lui, qu'ils s'ennuient parce qu'on ne peut pas les faire passer en Espagne aussi rapidement que prévu, et que je devrais aller les voir car je parle
anglais.
Cette histoire là m'a beaucoup intéressé. Sans en toucher mot à mon père, j'y suis
allé en me disant que c'était untruc qui en valait la peine, et qu'en tout cas, ça me permettrait d'essayer mon anglais.J'ai chipé à mon père des livres anglais, j'en ai
acheté d'autres à Bordeaux, et je suis parti avec en plus des bananes, des gâteaux
secs et du chocolat. En arrivant à Villenave d'Ornon, je tombe sur M. Dulou qui eut l'air
surpris de me voir car il connaissait mon père mais il ne m'a rien demandé. En cachette
de lui, je suis descendu à la cave avec son fils.


 

Il y avait là quatre aviateurs, dont un Américain, tous les quatre très grands et en me voyant arriver ils se sont mis sur la défensive, car les Allemands venaient chercher de l'eau à la cuisine de l'école, où était la trappe qui permettait de descendre à la cave,
ce qui fait que les aviateurs entendaient les Allemands aller et venir au dessus de leur
tête . Mais, quand ils ont vu mon copain derrière moi, ils se sont rassurés.
La cave n'était pas très confortable . le jour n'y venait que par un soupirail, qu'il avait fallu masquer étant donné la présence des Allemands dans l'école, si bien qu'on manquait d'air et de lumière . de plus il fallait parler tout bas.Ces quatre aviateurs qui avaient été abattus lors d'un bombardement sur la base sous -marine de Bordeaux,
s'ennuyaient. Ils ont eu l'air enchanté de recevoir des livres et de parler anglais avec un Français. Après les avoir quittés, mon copain m'a un peu promené dans l'école de son père. Toutes les classes étaient occupées par les Allemands, on voyait des Allemands partout , il y avait de tous les côtés des allées et venues d'Allemands.

Je suis retourné plusieurs fois leur rendre visite, apportant des livres et des petites douceurs. Ils se sont mis tout à fait en confiance avec moi ce qui fait qu'ils ont fini par me demander quelque chose qui m'a un peu épouvanté.
Ils étaient depuis près de trois semaines coincés dans cette cave , avec très peu d'air et de lumière, sans pouvoir bavarder librement, et s'embêtant comme des rats morts, si bien qu'ils m'ont dit qu'ils avaient une envie folle d'aller au cinéma. Ca vous paraîtra peut-être drôle de la part d'un enfa nt de treize ans, mais j'ai pensé que ces quatre grands garçons là n'étaient que des gosses.
J'avais tellement pitié d'eux - et puis l'idée m'excitait - que je suis allé voir une ouvreuse
du cinéma Coméac, rue Sainte catherine, que je connaissais un peu. Le cinéma Coméac
n'était qu'une petite salle de quartier, où passaient des films plutôt légers, en français naturellement , mais je me suis dit que les aviateurs s'embêtaient tellement qu'ils les trouveraient très bien.
A cette ouvreuse j'ai demandé s'il y aurait une possibilité de faire entrer quatre personnes plus moi, un peu après le commencement du grand film, en gardant pour mes amis quatre places en bordure de l'allée, étant entendu que nous partirions avant la fin de façon que cela se fasse dans le noir.Elle m'a regardé , sans me poser de questions, mais j'ai vu qu'elle comprenait très bien de quoi il s'agissait, et elle a accepté, comme ça pour la beauté du geste.

Pour venir de Villenave d'Ornon , il n'était pas question de prendre le tramway, il n'y avait qu'un moyen: faire la route à pied, aller et retour.Or, je ne sais pas si vous voyez exactement où c'est, mais pour aller de là jusqu'au centre de Bordeaux en ligne droite, ça fait bien dans les sept kilomètres, et je devais en compter beaucoup plus avec les détours, ce qui nous obligeait à partir en plein jour. j'ai expliqué ça aux aviateurs qui ont été d'accord, et on s'est mis en route. Quand il n'y avait personne près de nous, on causait tranquillement, mais dès qu'on voyait quelqu'un approcher, on se taisait. Nous sommes arrivés au Coméac à l'heure prévue, la séance ayant déjà commencé, l'ouvreuse nous attendait; elle a placé les aviateurs aux places qu'elle avait réservées, en bordure d'une allée de façon à prendre la fuite en cas d'alerte. On a regardé le film qui était une sorte de comédie musicale,et qui a beaucoup plu aux aviateurs qui me l'ont dit quand nous sommes sortis un peu avant la fin.

J'avais pensé à tout, sauf au couvre- feu qui m'est revenu à l'esprit comme on se retrouvait dans la rue. Alors là , j'ai eu peur pour deux raisons: la première, qu'on
tombe sur une patrouille, avec toutes les suites qu'on pouvait attendre, mes aviateurs ne parlant pas un mot de français, et étant démunis de papiers; la seconde est qu'à mon âge
je ne sortais pas le soir, et que mes parents allaient sûrement se faire du souci, un souci qui avait déjà dû commencer et qui allait me valoir des complications.
Enfinn, j'ai ramené mes aviateurs à Villenave d'Ornon, ils sont redescendus dans leur cave sans que personne nous ait arrêtés en cours de route, et je me suis dépêché de rentrer à la maison. Il était plus d'une heure du matin et ma mère était terriblement
inquiète. J'ai dû ne pas trop mal me sortir de mes explications car maman qui était pourtant assez méfianten'a pas soulevé trop d'objections. Mon père , lui n'a pas eu l'air de tomber dans le panneau mais, à ma grande surprise, il ne m'a pas passé de savon. Je crois au fond qu'ils étaient trop contents de me voir sain et sauf.
Tout content de m'en être tiré à si bon compte, je suis retourné leur rendre visite le lendemain , à moins que ce ne soit le jour d'après, je ne pourrais pas vous le préciser. En descendant à la cave, j'ai eu la surprise d'y trouver mon père.M. Dulou s'était-il aperçu de mes allées et venues et lui en avait -il fait part ? Mon père avait-il compris tout seul ? je n'en sais rien, et s'il a joué le jeu, il l' joué jusqu'au bout car il a eu l'air aussi étonné que moi. Il m'a demandé ce que je faisais là et comme je n'ai pas eu la force de repondre, la chose s'est arrêtée là. peu après les aviateurs sont partis, et je ne saurais vous dire ce qu'ils sont devenus. Je n'allais d'ailleurs pas tarder à en retrouver d'autres.

 

 

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